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Intérim infirmier : Enquête AGEMS 2022

"Mercenaires", "drogués à l'intérim"... Les qualificatifs ne manquent pas pour qualifier les infirmières et infirmiers qui ont fait le choix d'exercer en intérim. Nous avons donc décidé d'interroger tout simplement les soignants AGEMS, notamment sur les raisons qui les ont fait quitter l'hôpital, ce qui pourrait les faire revenir, leur rémunération... Nous publions ici les principaux enseignements de cette enquête.

Fondée par des infirmiers en 2005, AGEMS travaille au quotidien avec plusieurs milliers de soignants. Nous observons depuis 2019 une vague importante de départs de professionnels, après plusieurs années passées en milieu hospitalier.

Les établissements de santé souffrent d’une crise profonde d’attractivité, dont le début est antérieur à la crise COVID.

Désormais, la perspective d’une carrière hospitalière de plusieurs décennies au sein d’une même structure voire au sein d'un même service, n’attire plus. Certains établissements sont arrivés au bord de la rupture, avec une dégradation des conditions de travail menant parfois à l’épuisement de celles et ceux qui y exercent.

Cette vague de départ a placé le travail temporaire, historiquement destiné à pallier l’absence inopinée de courte durée, sous le feu des projecteurs. « Mercenariat », « manque d’éthique », « drogue douce »… les qualificatifs ne manquent pas pour qualifier les soignants qui ont fait ce choix.

Nous avons donc proposé aux infirmières et infirmiers exerçant en intérim de s’exprimer librement, notamment  sur leur choix de quitter l’hôpital, leur vision d’une rémunération juste, ou sur les facteurs qui pourraient les encourager à s’engager de nouveau dans un poste à temps plein.

Nous avons donc interrogé par voie de questionnaire auto administré 1047 infirmières et infirmiers dont l'intérim est le mode d'exercice principal. Cette enquête de portée nationale voit toutefois une représentation forte des régions Ile de France, Occitanie et Provence Alpes Côte d'Azur, régions où l'empreinte AGEMS est historiquement la plus forte.

Démographie

La proportion femmes / hommes dans la population infirmière intérimaire est identique à celle de l’ensemble des IDE exerçant en France. En revanche, l’âge moyen est significativement inférieur, avec 32 ans en moyenne contre 41 ans pour les IDE exerçant en milieu hospitalier (DREES 2021).

L’ancienneté moyenne dans la profession infirmière est de 5,5 ans en moyenne pour les intérimaires  AGEMS actifs entre 2020 et 2022.

Répartition des IDE intérimaires par tranches d'âges

Les jeunes diplômé(e)s des sessions de mars et juillet 2022 ne représentent que 2,6% de l’effectif global AGEMS

Passage d'un poste fixe à l'intérim

81% des IDE intérimaires ont exercé à temps plein au sein d’un établissement de soins avant de choisir l’intérim. Il leur a été demandé de classer leurs motivations qui les ont amené à cette décision, de la plus importante à la moins importante.

La rémunération n’est pas le premier facteur que prennent en compte les infirmières et infirmiers lorsqu’ils quittent un poste fixe pour exercer en intérim.

Une très large majorité des IDE intérimaires interrogés placent ainsi les impératifs de planning en première position dans leur choix de quitter leur établissement.

Cette volonté de liberté de planning cache des réalités différentes : Alternance jour / nuit imposées et de moins en moins bien supportées, au fil des ans, nécessité d’organisation familiale, inscription à un DU ou à un Master nécessitant des journées libres, engagement associatif…

La grande majorité des établissements de santé ne pratiquent pas de quotité de temps de travail inférieures à 100% à l’exception des temps partiels de plein droit au sein de la fonction publique hospitalière.

Par ailleurs les tension RH actuelles complexifient fortement  la conception des plannings d’équipes, et la sécurisation des journées de repos n’est souvent pas assurée, rendant impossible une organisation personnelle à moyen terme.

Choix de l'intérim en sortie d'IFSI

19% des IDE intérimaires interrogés ont pris la décision d’exercer directement en intérim après leur diplôme. Nous leur avons également demandé de classer leurs motivations qui les ont amené à cette décision, de la plus importante à la moins importante.

Ici encore, la perspective d’une rémunération présentée comme plus attractive n’est pas le premier élément de décision.

La « liberté de planning » ressort en 1ère position, immédiatement suivi de la « volonté de découvrir de nouveaux services avant de prendre un poste ».

Cette motivation, dont l’importance peut être surprenante, amène deux éléments d’analyse. D’une part, son intitulé présuppose la volonté de  rejoindre ultérieurement une équipe de soins fixe et la mise en œuvre d’une stratégie « d’auto formation », donc une vision à moyen terme, loin des clichés de « l’infirmier mercenaire » n’ayant pour objectif que l’appât du gain immédiat.

Il parait d’autre part opportun de rapprocher cette volonté de découverte de spécialités à l’organisation des stages en IFSI depuis la réforme de 2009. A une logique de stages courts visant à découvrir de nombreuses spécialités s’est en effet substituée une logique de stages moins nombreux mais plus longs, axés autour de l’acquisition des 10 compétences infirmières.

S’il ne s’agit en aucun cas d’évaluer la pertinence pédagogique de cette réforme, on peut toutefois s’interroger sur l’impact de cette mesure dans la découverte globale de typologies de services différentes au cours des trois années de formation infirmière.

Appétence à reprendre un poste fixe

Chaque IDE intérimaire interrogé a été invité à déterminer sa probabilité de prendre ou reprendre un poste fixe au sein d’un établissement de santé dans le futur.

La tendance dessinée est à 58% positive, avec 35% de professionnels « peut-être » enclins à reprendre un poste à temps plein, 16% « probablement » et 7% « certains » de reprendre un poste fixe. En revanche, les réponses les plus marquées sont davantage négatives : 

Reprendre un poste fixe : facteurs de décision

Chaque répondant a été invité à classer les facteurs qui pourraient l’ amener à reprendre un exercice temps plein au sein d’un établissement de santé, du plus déterminant au moins déterminant.

Tout comme les critères de décision de quitter un établissement de santé, la rémunération n’est pas le premier facteur pour y retourner.

Les soignants interrogés placent à une large majorité la nécessité d’un planning adapté à la plupart de leurs contraintes, immédiatement suivi du suivi d’un ratio IDE / Patients qu’ils considèrent cohérent.

Cette volonté de planning adapté se heurte une nouvelle fois à l’impossibilité actuelle, qu’elle soit réglementaire ou RH, d’accéder à ce type de demande. On peut toutefois noter l’émergence d’initiatives émanant de CH ou CHU, comme le montre cet extrait d’offre d’emploi récemment publiée :

La volonté d'exercer dans un service assurant un nombre d'infirmières ou d'infirmier cohérent avec le nombre de patients pris en charge figure en deuxième position des facteurs d'attractivité. Revendication de longue date de plusieurs organisations infirmières, les ratios soignants / patients sont à ce jour cantonnés aux soins critiques. Ces ratios sont toutefois un élément d’attractivité majeur, tant ils sont intimement liés à la qualité de vie au travail.

Il est par ailleurs intéressant de constater que la perspective de « sécurité de l’emploi », traditionnellement associée aux postes de titulaires de la fonction publique hospitalière et dans une moindre mesure aux CDI, est placé en dernier par les soignants interrogés. Quel que soit le mode d'exercice,

Salaire

Chaque professionnel infirmier a été invité à définir sous forme de question ouverte le salaire brut horaire lui paissant être le « minimum acceptable », puis le salaire brut horaire considéré comme un « bon salaire. »

La notion de salaire horaire brut a été retenue dans la mesure où la rémunération de chaque mission d’intérim est présentée sous cette forme par les entreprises de travail temporaire. Elle sera convertie en salaire mensuel brut pour 35h hebdomadaires pour la lisibilité de l’enquête.

Ces résultats sont en contradiction avec le « mercenariat » supposé des soignants intérimaires, à moins de considérer que le souhait d’être rémunéré à environ 1,1 fois le salaire moyen en France  (INSEE 2022) pour 3 années d’études est une revendication excessive.

Appliqués à l’ensemble des infirmiers, ces salaires ne feraient que placer la France dans la moyenne OCDE32 en matière de rémunération des infirmiers à l’hôpital par rapport au salaire moyen (Statistiques de l’OCDE sur la santé 2021)